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Carta Academica : « Les atrocités au Proche et Moyen Orient, 1923-2023, aller-retour » - Pieter Lagrou

Par Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine, Université libre de Bruxelles


En 1922, alors qu’il était le témoin direct du cataclysme de violences entre orthodoxes et musulmans en Anatolie, qui ont causé des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiés des deux côtés, Arnold Toynbee écrivait :
Les minorités persécutées ne sont pas nécessairement sans reproche parce qu’elles souffrent. Les accusations de sédition portées contre elles par leurs persécuteurs sont souvent partiellement vraies, même si elles sont en général rendues vaines par la sauvagerie disproportionnée de la répression. Une obligation de loyauté de la part des minorités est le quid pro quo équitable pour le véritable octroi de droits par les majorités gouvernantes ; et il devrait être le devoir de toute instance impartiale d’examiner si les minorités tout autant que le gouvernement qui les contrôle, respectent leurs engagements. Les minorités seraient alors retenues dans leur tentation ruineuse de déloyauté, et, si elles y cédaient, le gouvernement ainsi menacé disposerait d’un témoignage impartial du fait que ses mesures de défense, combien excessives ou erronées soient-elles, n’avaient au moins pas été prises sans cause. C’est un tel regard impartial qui offre aux peuples du Proche et Moyen Orient la meilleure perspective de s’unir un jour, mais le mot de passe est la réciprocité. La possibilité de ces rapports meilleurs dépend du respect, si ce n’est de l’estime, mutuels, et c’est ici que l’Occident a son rôle à jouer. (1)

Toynbee, historien, diplomate et journaliste, portait un regard particulièrement critique sur les responsabilités des grandes puissances dans le conflit en Anatolie. De Grande Guerre lasse, elles ne s’étaient pas donné les moyens de faire respecter les frontières qu’elles avaient fixées dans les accords de paix et elles avaient plutôt choisi de se servir par procuration de forces locales et de laisser les violences dégénérer. Aussi, la Grande-Bretagne en particulier avait perdu toute autorité morale par son soutien inconditionnel pour la partie grecque dans le conflit, obnubilée par son illusion que l’Occident partageait avec la Grèce des racines communes remontant à Platon et à Saint Paul. Or, pour Toynbee, la Grèce de 1922 n’avait rien en commun avec celle de Périclès et le schisme entre la chrétienté orientale et occidentale était bien plus ancien et profond que celui entre elles deux et l’Islam. Le retour à la paix tenait pour lui à l’engagement des grandes puissances occidentales à faire respecter les accords de paix et les frontières ainsi qu’à leur capacité à porter un regard impartial et équitable sur les massacres réciproques, même si disproportionnés, dans les violences en cours.

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