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« Université et Formation : la fuite en avant »


Par Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine, Université libre de Bruxelles

Politique, Revue belge d'analyse et de débat, Vol. 107, mars 2019, p. 102-125.


A quelques mois seulement de la fin de la législature, le bilan que l'on pourra dresser du travail accompli par la coalition PS-CDH en Communauté française tiendra en grande partie à sa capacité à faire voter l'ensemble des projets de loi censés mettre en oeuvre le Pacte d'Excellence, grand chantier visant à « offrir un enseignement de qualité et un parcours de réussite à chaque élève », à commencer par la formation initiale des enseignants (FIE). La revalorisation des carrières des enseignants des écoles primaires et secondaires devrait être une des grandes priorités de ce gouvernement, avec des conséquences budgétaires très importantes, même si son coût total varie de 340 millions d'euros dans les estimations du cabinet Marcourt à plus d'un milliard d'euros dans les estimations du SeGEC. C'est autant d'argent qui ne pourra pas être investi ailleurs, par exemple dans un refinancement des universités, mais au moins on ne pourra pas faire le reproche à la coalition au pouvoir de ne pas faire des choix nets et de les assumer. La réforme de la formation initiale des enseignants n'a pas qu'un impact budgétaire pour les universités : elle modifiera radicalement le rôle que jouent les universités dans la formation des enseignants, elle modifie l'organisation même des programmes universitaires et elle transformera la durée et le parcours des étudiants des universités qui se destinent à l'enseignement. Si les universitaires évaluent les mérites et les défauts du projet FIE exclusivement à partir de son incidence sur le budget, l'autonomie et le cursus universitaires, ils sont à juste titre taxés de corporatisme, de nombrilisme, voire d'irresponsabilité sociale face au défi de construire un système éducatif performant et soucieux de l'égalité des chances. Or, présenter un débat opposant les partisans du projet de décret aux adversaires de la démocratisation de notre système d'enseignement, ou encore comme un choix entre le refinancement du primaire et secondaire ou le refinancement des universités, est une posture rhétorique. Si l'objectif est la démocratisation de l'enseignement, une réforme cohérente doit inclure tous les niveaux d'enseignement et les choix à faire ne sont pas entre un niveau et un autre, mais entre refinancer l'enseignement et toute autre dépense, ou d'ailleurs toute forme de cadeau fiscal aux catégories de la population qui sont parfaitement bien servies par un système éducatif inégalitaire. Le vrai débat est donc de savoir si la réforme proposée permet d'atteindre l'objectif visé ; si son effet sera positif, nul ou négatif. Dans ce qui suit, nous expliquerons pourquoi à notre avis la réforme proposée sera contreproductive. Pour arriver à cette conclusion, nous proposons deux analyses distinctes, mais indissociables. D'une part, il convient d'analyser le décret sur ses mérites et ses défauts. D'autre part, il n'est possible d'évaluer l'impact de la réforme sur les universités qu'en l'insérant dans le contexte des transformations profondes de l'organisation des études et du paysage universitaires par une succession de réformes imposées d'en haut depuis 15 ans. Une analyse du décret ne peut qu'être le point de départ d'un diagnostic plus large de l'état dans lequel se trouvent les universités en Communauté française. Le bilan proposé est donc à la fois plus large que le seul impact du décret FIE et plus étroit, car il l'évalue avant tout à partir de son impact sur les universités. Ce rétrécissement est une forme de modestie élémentaire : dans un large débat sur l'impact de la réforme, apportons notre pierre à l'édifice en parlant de ce que nous connaissons. C'est aussi l'expression de ce qui constitue notre responsabilité d'enseignants universitaires vis-à-vis de nos étudiants. Précariser les parcours d'études en les rallongeant inutilement, infliger des carcans réglementaires sans aucun rapport avec l'objectif d'une formation de qualité nuit les intérêts de nos étudiants et donc des futurs enseignants qui sont censés mettre en oeuvre le grand chantier du Pacte d'Excellence. A cet égard, le décret FIE ne constitue qu'une atteinte de plus à la capacité qu'ont les universités à mettre en oeuvre un enseignement de qualité et accessible au plus grand nombre d'étudiants. Menons donc les deux analyses de front.

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